Échange commercial international : stop ou encore ?
Par La Fabrique de l'Exportation - 04/11/2025
Lors d’un Débat du Commerce International de La Fabrique de l’Exportation, Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, a livré son diagnostic sur l’état du commerce mondial : loin d’un recul, la mondialisation traverse un ralentissement de la mondialisation qui impose à l’Europe de changer de logiciel stratégique.
Un ralentissement plutôt qu’un reflux
Pour Pascal Lamy, les données économiques ne confirment pas l’hypothèse d’une déglobalisation : les flux mondiaux de biens, de services et de données se maintiennent à des niveaux élevés. Ce qui change, c’est le rythme de leur expansion, signe d’un changement de moteur plutôt que d’une marche arrière. La globalisation a toujours été le produit de la technologie et de l’idéologie. Aujourd’hui, le moteur technologique, porté par les innovations numériques, logistiques et productives, continue de pousser vers plus d’interconnexions, tandis que le moteur idéologique cale : les sociétés occidentales doutent désormais des vertus de l’ouverture commerciale, au nom de la souveraineté, de la sécurité et du climat.
Ce retournement idéologique a fait émerger trois nouveaux visages du commerce mondial. La sécurisation traduit la prise de conscience de la fragilité des chaînes de valeur, révélée par la pandémie et les tensions géopolitiques. L’arsenalisation, elle, désigne l’usage croissant des instruments commerciaux comme armes diplomatiques, qu’il s’agisse de sanctions, d’embargos ou de contrôle des technologies sensibles. La mercantilisation, enfin, marque le retour d’un protectionnisme où chaque Etat défend ses intérêts nationaux plutôt que le bien commun global.
La rivalité sino-américaine, toile de fond de tous les équilibres
Cette triple tension s’inscrit selon Lamy dans un cadre plus large, celui de la rivalité systémique entre les Etats-Unis et la Chine, qu’il décrit comme le fond de tableau de tout ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Cette confrontation ne se limite pas au commerce : elle s’étend à la technologie, à l’intelligence artificielle, à la transition énergétique et jusqu’à la gouvernance mondiale. Les Etats-Unis redéfinissent leurs politiques industrielles et commerciales sous le signe de la sécurité nationale, tandis que la Chine avance sa stratégie d’autonomie technologique. Entre ces deux géants, l’Europe peine à trouver sa place, oscillant entre dépendance stratégique et volonté d’émancipation.
L’Europe doit changer de logiciel
Pascal Lamy lance un avertissement clair : l’Europe n’est pas prête pour ce nouveau monde. Ses institutions et ses politiques restent conçues pour un univers de coopération multilatérale, alors que s’impose désormais une logique de puissance. Ce changement passe par trois chantiers : la défense, l’innovation et l’intégration politique.
Sur le plan institutionnel, Lamy critique la tendance européenne à aborder la construction communautaire par sa « face sud », technocratique, économique et juridique, en négligeant sa « face nord », plus politique, émotionnelle et symbolique. Sans sentiment d’appartenance ni récit collectif, l’Union européenne ne peut rivaliser avec des puissances unies par une identité forte ; il faut donc réenchanter le projet européen, en y réinjectant du sens, de la passion et de la fierté.
L’innovation, angle mort de la compétitivité européenne
Le retard européen en matière d’innovation constitue un point névralgique du diagnostic. Les Etats-Unis et la Chine investissent massivement dans la recherche technologique, les start-ups et les technologies vertes, alors que l’Europe reste entravée par un cadre financier rigide et une culture de l’échec punitive. Lamy évoque plusieurs pistes : augmenter le financement de l’innovation au niveau européen, notamment via un véritable fonds souverain technologique, réduire le coût de l’échec entrepreneurial en réformant les régimes de faillite, et créer un régime européen d’incitation fiscale pour attirer et retenir les talents dans les start-ups. Sans rattrapage rapide, prévient-il, l’Europe risque d’être marginalisée dans la course mondiale à la technologie.
Réapprendre le commerce international pour désamorcer les malentendus
Autre constat alarmant selon Lamy : une méconnaissance croissante du commerce international en France et en Europe, qui alimente une hostilité populaire fondée sur des malentendus quant aux mécanismes et aux bénéfices des échanges. Pour inverser cette tendance, il propose de renforcer l’enseignement de l’économie internationale dès le secondaire et dans les formations supérieures, d’impliquer davantage les chefs d’entreprise dans la pédagogie économique, et de repenser la communication autour des accords commerciaux. Le terme « libre-échange » suscite aujourd’hui des réactions négatives ; mieux vaut lui préférer des notions plus concrètes comme le « commerce équitable » ou « l’accès aux marchés durables ».
Il appelle enfin les entreprises françaises et européennes à s’armer intellectuellement et stratégiquement : dans un environnement instable, elles doivent développer des systèmes de veille pour anticiper les changements géopolitiques, réglementaires et technologiques, l’agilité stratégique, la diversification des marchés et la coopération public-privé devenant les clés de leur résilience.
Cinq actions prioritaires pour préparer l’avenir
Le débat a permis de dégager plusieurs pistes d’action concrètes : développer des systèmes de veille pour les entreprises afin d’anticiper les mutations du commerce mondial ; renforcer l’enseignement de l’économie internationale pour combler le déficit de compréhension ; évaluer l’efficacité du soutien diplomatique apporté aux entreprises françaises à l’étranger ; mettre en œuvre une stratégie européenne d’innovation qui favorise le financement et réduise le coût de l’échec ; et renforcer la « face nord » de l’intégration européenne en cultivant un sentiment d’appartenance partagé.
Vers une nouvelle grammaire du commerce mondial
Au-delà du diagnostic, Pascal Lamy propose une nouvelle grammaire de la mondialisation, où les mots-clés ne sont plus « ouverture » et « libéralisation », mais résilience, souveraineté, innovation et inclusion. L’Europe doit s’adapter à cette réalité en réconciliant ses valeurs, ouverture, coopération, durabilité, avec une compréhension réaliste des rapports de force. Dans cette vision, le commerce international n’est pas condamné : il entre dans une phase plus mature, sélective et stratégique. Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas de s’isoler, mais de réinventer son rôle dans la mondialisation, non plus comme simple marché, mais comme puissance régulatrice et innovante.
En conclusion, Pascal Lamy appelle à une révolution tranquille de la pensée européenne, combinant lucidité économique et ambition politique. Le monde se redessine, et l’Europe, si elle veut rester influente, doit redevenir actrice, et non spectatrice, de cette nouvelle ère de la globalisation.
