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Déclin des usines, essor des services : la nouvelle cartographie sectorielle et géographique du commerce extérieur de l’Union Européenne

Déclin des usines, essor des services : la nouvelle cartographie sectorielle et géographique du commerce extérieur de l’Union Européenne

Déclin des usines, essor des services : la nouvelle cartographie sectorielle et géographique du commerce extérieur de l’Union Européenne

 

Par Daniel Mirza et Etienne Vauchez

 

L’étude met en lumière une transformation rarement évoquée du positionnement commercial de l’Union européenne depuis une quinzaine d’années : l’importance et la dynamique des exportations de services, qui passent de 580 Mrds d’Euros en 2010 à 1350 Mrds en 2024, soit une croissance annuelle de 7,3% sur la période, alors que sur la même période les exportations de biens passent de 1350 Mrds à 2690 Mrds d’euros, soit une croissance annuelle moyenne de 5%. 

La contre-performance relative dans les exportations de biens :

L’UE27 a vu sa performance dans l’exportation de biens se dégrader relativement depuis 2018. Les exportations européennes augmentent en effet moins vite que celles des concurrents : +38 % depuis 2011, contre +51 % pour les États-Unis et près de +110 % pour la Chine. Une fois corrigée de l’inflation, la progression européenne devient faible en volume (+7%). 

Cette contre-performance relative se traduit par une perte d‘environ 3 points de parts de marché depuis 2018 dans les exportations mondiales, alors que la Chine et l’ASEAN en gagnent respectivement 6 et 2.5. Le choc du Covid semble avoir lancé ce mouvement, qui se poursuit encore maintenant. L’érosion des parts de marché dans les exportations mondiales touche en premier lieu l’Allemagne et la France, tandis que l’Italie et l’Espagne résistent mieux.

Sur le plan géographique l’étude montre que l’UE27 perd des parts de marché dans la quasitotalité des grands marchés. Le recul est marqué en Chine, en Amérique Latine, dans la région MENA, dans le Golfe et en Afrique subsaharienne, où la Chine dépasse désormais l’UE alors que certaines de ces zones étaient historiquement des chasses gardées européennes. Le cas de l’Afrique subsaharienne est particulièrement emblématique : l’UE y perd environ 13 points de parts de marché en quinze ans, tandis que la Chine multiplie les siennes par plus de 2. Dans le même temps, les États-Unis regagnent du terrain dans certaines régions, et les pays dits du « reste de l’OCDE » (RoyaumeUni, Canada, Mexique, Australie, Turquie etc.) captent eux aussi une partie des pertes de part de marché européennes. La concurrence pour les Européens est désormais plus diffuse, opposant leurs entreprises non seulement à la Chine mais aussi aux États-Unis et à d’autres économies de l’OCDE.

Le marché américain, le plus grand marché des Européens -avec près du quart du total exporté vers le monde en 2025- constitue néanmoins une exception notable. Malgré des épisodes successifs de protectionnisme (Trump I, Inflation Reduction Act, Trump II), l’UE27 y gagne, en tendance, près de 2 points de parts de marché au cours des 15 dernières années. Contrairement à d’autres fournisseurs, elle ne subit pas d’érosion durable dans ce débouché, ce qui souligne la pertinence spécifique de l’offre de l’appareil exportateur européen sur ce marché particulier.

Sur son propre marché intérieur, l’UE27 recule également avec une part de marché des exportateurs européens sur leur propre marché qui passe d’environ 67 % à 64 %. Ce glissement, amorcé après 2021, profite d’un côté à la Chine — notamment dans les biens de consommation et d’équipement — et de l’autre aux ÉtatsUnis, dont les exportations vers l’Europe ont plus que doublé en quinze ans. Les tensions commerciales entre Washington et Pékin ont aussi pu provoquer des effets de déversement vers l’Europe (plus marqué en 2018-2019), renforçant cette dynamique.

L’étude montre que ce recul européen ne peut être imputé à un nombre limité de produits. L’analyse fine par la distribution des parts de marché à travers plus de 5 000 produits révèle un déclin généralisé, affectant toutes les catégories de produits, y compris les produits qui constituent le cœur de l’avantage comparatif européen, c’est à dire les 500 produits les plus exportés et qui représentent 80% des exportations européennes : leur part de marché recule depuis 2018 face à la Chine, à l’ASEAN et même, depuis 2022, face à d’autres pays développés. 

Il est important néanmoins de noter que la perte de près de 5 points de parts de marché, observée dans nos produits stars (top100 produits les plus exportés par l’Europe lesquels représentent 40% des exportations de l’UE27) n’est pas due à la Chine mais aux autres pays développés. La Chine monte en gamme mais pas au point de concurrencer encore nos produits stars. 

La performance dans les exportations de services :

À l’inverse, l’UE enregistre une montée en puissance remarquable dans les services. Les exportations européennes ont été multiplié par 2.3 en quinze ans, tirées notamment par les exportations de services informatique, communication, finance, propriété intellectuelle, services professionnels (c’est-à-dire les services hors transport et voyage, regroupés dans la rubrique dénommée « autres services »). La valeur de ces derniers a été multipliée par trois. L’UE dépasse désormais largement les États-Unis dans l’exportation de services. 

Cette évolution ne reflète pas uniquement une croissance mondiale des échanges de services, très dynamique. L’UE accroit en effet ses exportations de services plus que les autres grands pays exportateurs et gagne ainsi des parts de marché mondiaux. Dans les « autres services » (cf supra), sa part est non seulement la plus élevée sur la période mais gagne encore plus d’1 point passant de 21.7% en 2011, à 22.75% en 2025.  Dans l’informatique et la communication, elle atteint en particulier près de 36 % des exportations mondiales (soit un gain de 5 points par rapport à 2011). Ces résultats traduisent une spécialisation croissante vers des services fortement intensifs en capital humain et où l’UE dispose d’un net avantage comparatif. Des points faibles subsistent toutefois, notamment dans les services professionnels et dans l’intermédiation financière, dominés par les Etats-Unis. 

Ce gain de part de marché est observé sur tous les grands marchés dans le monde, aussi bien au niveau agrégé (tous services confondus) que pour la plupart des postes de services. L’UE y affiche des performances très solides. 

Sur le marché intraeuropéen des services, elle conserve une suprématie écrasante, avec une domination stable voire renforcée selon les segments. Seules les exportations de services professionnels montrent un très relatif affaiblissement.

Dans ce paysage mondial, la Chine gagne aussi des parts de marchés (+3 points en 15 ans), mais avec des parts en 2025 de 2 à 3 fois moins élevés que les Européens en général, dans tous les postes de services et sur tous les grands marchés de destination. Il faut noter toutefois que la Chine a vu sa part de marché rattraper celle de l’Inde dans les « autres services » durant la période (autour de 9% en 2025). 

Un résultat qui reflète les choix des acteurs politiques et économiques de l’UE27 

L’étude s’attache ensuite à comprendre pourquoi l’Europe décroche dans les biens tout en excellant dans les services.  Il ne s’agit pas d’une faiblesse macroéconomique généralisée, car si tel était le cas, la performance dans les services en serait également affectée. Le problème est spécifiquement industriel. 

Dans la production de biens, l’Europe est pénalisée par une combinaison de coûts élevés dans la production de biens (coût élevé de l’énergie, normes industrielles contraignantes, anticipation des coûts futurs liés à la décarbonation), par des capacités de production sous tension (vieillissement démographique, pénurie d’ingénieurs, robotisation plus lente qu’en Chine) et par une fragmentation persistante du marché intérieur, qui limite l’intégration verticale et l’efficacité des chaînes de valeur. 

À l’inverse, les services — moins intensifs en énergie, en règlementations et moins sensibles au coût de la décarbonation — bénéficient pleinement de l’avantage européen en capital humain et des effets de la digitalisation.

Par ailleurs ces analyses sur les exportations doivent être mises en regard des IDE des entreprises européennes dont le stock a doublé au cours des 15 dernières années, notamment de 2010 à 2017 et en particulier en direction de la Chine et des Etats-Unis. L’UE détient ainsi, sur la période 2010-2024, une fraction de l’ordre de 30 à 35% du stock mondial d’IDE, bien supérieure à sa part de marché des exportations mondiales de biens (15%) et de services (23%). Ceci tend à prouver que les entreprises de l’UE ont davantage tendance à s’internationaliser par implantation que leurs concurrentes. 

Les axes d’amélioration

La réponse ne peut pas être un protectionnisme généralisé. Les mesures tarifaires proposées dans certains rapports récents seraient en effet inefficaces pour regagner les parts de marché extérieures, et potentiellement contreproductives en termes de compétitivité. 

La première réponse porte sur les accords douaniers, pour convertir la volonté politique et le goodwill dont bénéficie l’UE27 en avantages compétitifs commerciaux : la signature d’accords avec le Mercosur et avec l’Inde, les négociations en cours avec les pays du Golfe (GCC), l’ASEAN voire avec le Traité de Partenariat Transpacifique (TPP) ; ces accords commerciaux peuvent renforcer la compétitivité de l’exportation européenne de biens dans les marchés ciblés. 

Le rapport préconise par ailleurs une politique industrielle ambitieuse (subventions ciblées sur les technologies vertes, semiconducteurs, hydrogène, batteries), un renforcement massif de l’investissement public et surtout privé (avec, par exemple, la proposition Draghi de mobiliser 750 milliards d’euros à l’échelle européenne), la sécurisation des chaînes d’approvisionnement (maitrise de l’accès aux matières premières critiques), et un approfondissement institutionnel via la création d’un « 28e régime » pour réduire encore les coûts de transaction transfrontaliers et fluidifier le marché intérieur.

Conclusion

L’Union européenne n’est pas dans un déclin commercial global. Elle connaît un repli relatif de ses exportations industrielles mais également une réussite croissante dans les services, où elle est désormais le leader mondial. Le défi des années à venir consiste donc moins à fermer le marché européen qu’à moderniser sa base manufacturière, renforcer l’intégration industrielle et accélérer l’investissement dans les technologies avancées, tout en capitalisant sur une position dominante dans les services à haute valeur ajoutée.

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