La Fabrique de l’Exportation a eu le plaisir d’accueillir Marc Giroussens, directeur général adjoint chez Artelia Group, pour une interview exclusive.
Cet échange s’inscrit dans notre mission : donner la parole aux acteurs clés de l’écosystème export afin de partager leurs visions, leurs expériences et leurs bonnes pratiques pour accompagner les entreprises françaises dans leur développement international.
À travers ce format, nous souhaitons mettre en lumière les initiatives et les engagements qui contribuent à renforcer la compétitivité de nos entreprises, mais aussi à enrichir le cercle d’échanges autour du commerce international.
Retrouvez ci-dessous la retranscription de cette interview:
Pouvez-vous vous présenter, vous et votre structure ?
Marc Giroussens, je suis le directeur général adjoint du groupe Artelia, dans lequel je travaille depuis plusieurs décennies. Je suis ingénieur hydraulicien et en génie civil. J’ai démarré ma carrière sur des sujets de protection contre les crues, puis j’ai évolué progressivement vers des sujets davantage liés à la gouvernance d’entreprise et au développement international.
Le groupe Artelia est un groupe indépendant puisque l’entreprise appartient à ses collaborateurs, à ses dirigeants et à ses salariés. Cela nous permet d’exercer notre métier de conseil en toute indépendance vis-à-vis d’autres promoteurs de projets, qu’ils soient financeurs, constructeurs ou exploitants de réseaux.
Aujourd’hui, le groupe Artelia est présent dans une cinquantaine de pays. Nous réalisons environ 1,4 milliard d’euros de chiffre d’affaires et comptons entre 11 000 et 12 000 collaborateurs, dont 40 % en France. La France constitue l’ancrage historique de notre navire, mais le groupe s’est fortement diversifié pour être présent dans les grandes régions du monde, que ce soit dans des pays en développement, notamment en Afrique ou en Asie du Sud-Est, ou dans de grands pays de l’OCDE, puisque nous avons réalisé ces deux dernières années des croissances externes significatives en Australie, au Royaume-Uni et au Canada.
Quelle valeur apportez-vous à vos clients à l’international ?
La valeur ajoutée que nous apportons consiste à rendre possibles des projets. Un projet commence par une idée portée par un promoteur — qu’il soit acteur politique ou économique — et nous transformons cette idée en réalité.
Cela passe par des études préliminaires, la montée en études de faisabilité, les études d’avant-projet, la consultation des entreprises, le suivi des travaux, jusqu’au commissioning et à la mise en service prête à exploiter. Nous intervenons donc sur toute une chaîne de conseil, depuis l’étude initiale jusqu’à l’appui à la mise en service des opérations.
Quels sont les facteurs de succès du groupe Artelia ?
Les grands facteurs de succès consistent à accompagner nos clients en leur apportant des conseils dans tous les pays du monde, tout en conservant une forte agilité d’intervention multipays.
L’agilité d’un groupe comme le nôtre repose sur la capacité à combiner un savoir-faire local avec des expertises internationales.
Quelle décision stratégique majeure a joué un rôle dans l’expansion du groupe ?
Je pense que les bonnes décisions que nous avons prises ont été, systématiquement, les bons choix de croissance externe.
Je peux citer en 2017 l’acquisition d’Oxitech, dans le domaine industriel en France, qui nous a ouvert de nouveaux savoir-faire. Ensuite, en 2019, nous nous sommes « mariés » — je préfère parler de mariage plutôt que d’achat. Acheter, c’est partager un projet financier ; se marier, c’est partager un projet de vie et de futur — avec le quatrième ingénieriste danois, Mont. Aujourd’hui, nous réalisons de belles performances dans des pays présentant de bons équilibres économiques.
Le troisième point important a été le franchissement de l’Atlantique avec notre implantation en Amérique du Nord, au Canada et au Québec, en 2023. Ces sociétés représentaient plus de 1 000 personnes et ont donc eu un impact très significatif sur la taille du groupe Artelia, à la fois sur des domaines techniques nouveaux et dans des pays de l’OCDE que nous connaissions encore peu.
Quels sont les principaux risques dans les projets que vous menez ?
Les projets que nous menons sont éminemment complexes. Lorsque l’on construit un barrage, un port ou des infrastructures de transport à l’international, un risque important réside dans la capacité de maîtrise d’ouvrage de nos clients. Nous sommes là pour les accompagner, mais ils doivent aussi prendre des décisions.
Il peut donc exister des risques liés au pays ou à la gouvernance du projet. Il y a également des risques plus quotidiens : se faire payer, éviter des contrôles fiscaux excessifs dans certains pays éloignés. Les enjeux de paiement constituent donc un élément important.
Un autre risque concerne notre activité d’expertise très pointue : la capacité à recruter et intégrer des talents. Notre métier repose entièrement sur le savoir de nos collaborateurs. Certains pays sont attractifs mais ne disposent pas toujours d’ingénieurs qualifiés ou de main-d’œuvre spécialisée, ce qui rend les opérations plus complexes.
Quels sont les atouts des entreprises françaises pour réussir à l’international ?
Notre système éducatif constitue un atout majeur. En France, les études gratuites ou quasi gratuites placent tous les talents au même point de départ. Nous disposons d’écoles d’ingénieurs qui forment des profils de très haut niveau.
Plus je voyage, plus je constate que l’ingénierie française, notamment dans la construction et l’industrie, est exceptionnelle. Nous avons plusieurs grands groupes parmi les leaders mondiaux, au milieu d’une concurrence asiatique importante.
Le premier élément est donc d’assumer ce que nous sommes : une société d’ingénieurs dotée d’une école de pensée et de formations techniques de premier plan. Mais il faut aussi faire preuve d’humilité : nos talents doivent s’accompagner d’une compréhension des marchés locaux et d’une adaptation culturelle. C’est parfois ce qui peut nous faire défaut.
Quelles sont vos attentes pour mieux réussir ?
Nous avons besoin de davantage d’agilité de la part de nos entreprises pour travailler à l’international : capacité à s’allier avec des partenaires locaux, à les faire monter en compétence, et à intervenir dans des pays aux systèmes fiscaux différents.
Nous avons aussi besoin d’un accompagnement des pouvoirs publics, notamment via des conventions fiscales et des accords de non-double imposition. La fiscalité constitue un véritable enjeu de compétitivité pour nos entreprises.
Même si nous ne vendons pas de marchandises, nous sommes confrontés à des problématiques d’imposition, de retenue à la source ou de double imposition. Une forme de diplomatie fiscale est donc nécessaire dans les pays où nous souhaitons exporter.
Que diriez-vous aux entreprises qui hésitent à aller à l’international ?
Le marché français reste limité. Le marché européen existe, mais les barrières linguistiques et culturelles subsistent malgré la monnaie unique et la fluidité réglementaire.
Nous disposons pourtant d’atouts extraordinaires : savoir-faire d’ingénieurs, grandes entreprises, ETI et PME performantes. L’international est fondamental pour faire grandir nos entreprises.
Si l’on réussit sur son marché domestique, on doit pouvoir s’exporter. Mon message serait donc : n’hésitez pas, soyez ambitieux.
L’export repose souvent sur une hybridation entre un savoir-faire français et des compétences locales, notamment en raison du coût du travail en France. Il faut également renforcer l’esprit collectif, une véritable « équipe de France de l’export », capable de travailler ensemble, notamment entre grands groupes et fournisseurs pour accompagner leur internationalisation.
Quels pays pourraient inspirer nos entreprises pour mieux réussir à l’international ?
Certains pays disposent d’un lobbying économique plus structuré. Sans parler des grandes puissances asiatiques, je constate souvent la capacité des entreprises allemandes à travailler collectivement et à constituer des équipes solides à l’international.
On observe aussi le réveil industriel italien, avec une balance commerciale positive et une forte compétitivité retrouvée ces dernières années.
Il est donc important de regarder nos voisins pour comprendre comment ils organisent la complémentarité entre leurs entreprises et gèrent la diversité de leur tissu économique.
Que pensez-vous du partenariat entre Artelia et La Fabrique de l’Exportation ?
Je le vois comme complémentaire. J’ai particulièrement apprécié les plénières auxquelles nous avons participé, avec une vision très systémique de l’export.
Les dirigeants ont besoin d’anticipation et de vision stratégique. Au quotidien, nous sommes pris par les sujets de fiscalité, de réglementation ou de performance financière, avec la pression permanente des résultats et des actionnaires.
Mais nous avons aussi besoin de prendre du recul. La Fabrique de l’Exportation, grâce à la qualité de ses intervenants, peut apporter cette réflexion stratégique permettant de mieux comprendre les grandes évolutions du monde et d’aider les entreprises à prendre les bonnes décisions pour leur développement international.